NOUVEAU

 

Article de Marie Houllemare, publié en ligne sur le site Criminocorpus

 

Hervé Bennezon, Un inspecteur de police parisien sur le terrain, les missions de Jean Poussot (1703-1791), Paris, Les Indes savantes, 2019.

 

1 Cette monographie, issue d’un mémoire d’Habilitation à diriger les recherches, porte sur un personnage méconnu, important agent de la police parisienne au XVIIIe siècle. Elle s’inscrit dans un courant historiographique dynamique, qui explore le fonctionnement concret de la police parisienne, véritable modèle depuis la mise en place de la lieutenance de police en 1667. Cette étude de cas, qui se revendique de la tradition de l’histoire « vue d’en bas » (par contraste avec des travaux dont le caractère surplombant est un peu exagéré), procède en réalité à une histoire du terrain policier, envisagé au prisme de l’expérience pratique d’un inspecteur. Fourmillant de détails concrets sur le métier, l’auteur donne à voir, en six chapitres foisonnants, un agent de l’État participer au quotidien au renforcement des pratiques de surveillance publique de tous les milieux sociaux de la capitale. Le plan adopté reflète d’ailleurs la difficulté à rendre compte de l’ampleur et de la variété des domaines d’intervention de Poussot, qui agit au contact d’une population extrêmement diverse.

 

2 Le premier chapitre replace sa carrière d’inspecteur, dans le contexte des différentes institutions policières parisiennes : la fonction, créée en 1708, est placée sous la double autorité du lieutenant de police et des commissaires de quartier. Recruté en 1738, après un passage dans la maréchaussée de Senlis, Poussot bénéficie de la réforme de mars 1740 qui élargit le corps et les attributions des inspecteurs, tout en les enrichissant, entre autres grâce à la perception de droits sur les hôteliers. Le second chapitre présente sa famille, des marchands de vin bourguignon, et ses deux frères policiers, ainsi que sa formation de terrain. L’auteur en vient ensuite au cœur du sujet, avec un développement (chap. 3) consacré aux espaces parcourus par l’inspecteur : il arpente tous les quartiers et même les campagnes (et surtout les cabarets) autour de Paris (environ 10% des déplacements). Il se charge, entre autres, de répartir les 2742 individus qu’il arrête entre 1738 et 1754 dans les différentes prisons parisiennes : la moitié vont au Grand Châtelet, un cinquième à For-L’Évêque, mais il mène les autres dans plus d’une vingtaine de prisons. Les ressorts juridictionnels parisiens sont ainsi éclairés d’un jour très concret.

 

3 Ses missions sont analysées plus avant dans le quatrième chapitre, construit autour des « déclarations », par lesquelles il enregistre les demandes qui lui sont faites, environ une par jour (dont la moitié pour des vols). Les patrouilles auxquelles il participe quotidiennement sont fondamentales dans le dispositif policier de surveillance de la capitale. Homme de la nuit, il parcourt Paris pour montrer le pouvoir public en action : circulant en carrosse, vêtu de son uniforme bleu, doté d’une épée et d’un bâton d’ébène dont le pommeau est gravé des armes royales, il incarne pleinement l’ordre public. La moitié de ses déplacements environ vise à des arrestations, parfois difficiles. Le cinquième chapitre dresse la comptabilité de son action, en montrant, entre autres, qu’il surveille les ambassades, poursuit les bandes organisées et rattrape des déserteurs. Enfin, le dernier chapitre aborde le tissu social dans lequel il s’inscrit directement, entre protecteurs et informateurs. Il traite aussi de sa mission de surveillance des marchés à partir de 1754, à la fois des prix et du personnel, surtout aux Halles (900 personnes environ). À partir de 1768, il reçoit une pension en tant d’inspecteur honoraire, puis se retire dans son « Château », une belle demeure près d’Orléans, à Mardié, où il meurt en 1791.

 

4 La richesse descriptive de l’ouvrage, appuyée sur les archives professionnelles de Poussot, ne peut résoudre tous les secrets de ce personnage ambigu aux multiples facettes. Le premier mystère est celui de son enrichissement, dont l’auteur montre bien qu’il est démesuré en regard de la mince fortune de ses ascendants et des revenus modestes de sa charge (moins de 1000 livres par an net). Il possède en 1783 un patrimoine de 130000 livres, en plus du « Château » de Mardié, mais des dettes d’un montant de 36 000 livres environ. Cet enrichissement semble lié à la frontière floue entre service du public et intérêts privés : Poussot exerce-t-il, de par sa fonction et sa connaissance de nombreux secrets, une forme de chantage sur ses 63 débiteurs ? De l’accumulation d’objets sous scellés, qu’il conserve à son domicile et doit restituer en 1760 (p. 214) aux indélicatesses de son collègue, Dadvenel, Hervé Bennezon suggère à demi-mots que les fonctions d’un inspecteur de police lui offrent des opportunités d’enrichissement rapide.

 

5 Une seconde question irrésolue concerne les modalités de travail de Poussot, tout particulièrement les arrestations auxquelles il procède, car il est difficile de saisir la part d’arrestations préparées et spontanées dans son activité. Il est évident que des informateurs réguliers lui permettent d’arrêter 10 colporteurs de nouvelles à la main ou 63 auteurs de libelles interdits (p. 200-201), comme de démanteler plusieurs bandes criminelles. Mais quelle est la part des dénonciations occasionnelles ? Sur quelles indications, arrête-t-il lors d’une patrouille nocturne, le fossoyeur du cimetière des Innocents, transportant dans sa hotte un cadavre d’enfant à vendre pour dissection (p. 186) ? Repère-t-il lui-même les 146 déserteurs qu’il fait enfermer ? Ses réseaux d’information, à peine suggérés, car probablement peu apparents dans ses rapports, lui permettent néanmoins en tout cas de participer à la rédaction des gazetins de la police et de se faire l’interprète de l’opinion parisienne dans des écrits à destination du lieutenant général de police, Berryer, avec le Journal de l’inspecteur Poussot (1747-1748). Sa pratique de l’écrit reste le dernier mystère Poussot : l’inspecteur écrit, beaucoup, consignant dans ses registres (dans les Archives de la Bastille, à la bibliothèque de l’Arsenal), les procès-verbaux de patrouilles et de captures, mais aussi des plaintes, des rapports sur les rumeurs. Pour autant, une partie de ses rapports est « lacérée », nous dit l’auteur ; des feuillets manquent ; aucun relevé de son activité n’est conservé entre février 1750 et septembre 1751. Pendant cette période, l’affaire des enlèvements d’enfants agite Paris et Poussot est lui-même accusé d’être impliqué1. A-t-il fait volontairement disparaître ses notes de travail sur cette période ? ou été mis à pied ? Ces destructions volontaires d’archives (alors même que le lieutenant de police Berryer croule sous la documentation qu’il réunit à la même période), tout autant que les écrits justificatifs du lieutenant de police Lenoir, sont autant de révélateurs de l’enjeu majeur que constitue la mémoire professionnelle des policiers au XVIIIe siècle2.

 

Notes

1 Arlette Farge et Jacques Revel, Logiques de la foule, l’affaire des enlèvements d’enfants à Paris en 1750, Paris, Hachette, 1988.

2 Vincent Milliot, Un policier des Lumières : Suivi de Mémoires de J.C.P. Lenoir, ancien lieutenant général de police de Paris écrits en pays étrangers dans les années 1790 et suivantes, Seyssel, Champ Villon, 2011.

 

 

 

Pour citer cet article

Référence électronique

Marie Houllemare, « Hervé Bennezon, Un inspecteur de police parisien sur le terrain, les missions de Jean Poussot (1703-1791) », Criminocorpus [En ligne], 2020, mis en ligne le 07 janvier 2020. URL : http://journals.openedition.org/criminocorpus/6927

 

 

L'auteur

Marie Houllemare

Marie Houllemare est professeure d'histoire moderne à l’université de Picardie Jules Verne (Amiens), membre du Centre d’Histoire des Sociétés, des Sciences et des Conflits (Équipe d’accueil 4289, Université de Picardie). Spécialiste d’histoire du crime, de la justice et des archives, elle s'intéresse principalement à la définition de catégories criminelles et à la répression dans les colonies françaises au XVIIIe siècle, après avoir travaillé sur les parlements de Paris et de Savoie.

 

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Article de Frédéric Schwindt (Nancy-Metz), publié sur son blog en octobre 2013

 

Hervé Bennezon, La Vie en Picardie au XVIIIe siècle. Du café dans les campagnes, Les Indes savantes, Coll. La Boutique de l’Histoire, 2012, 398 pages, 29 euros.

 

Hervé Bennezon, membre du Centre de Recherche Espace, Sociétés, Culture de l’Université de Paris-13, s’est fait connaître il y a quelques années pour une thèse de doctorat remarquée sur Montreuil sous Louis XIV, un village à l’ombre de Paris (Les Indes savantes, 2009). Il récidive aujourd’hui avec un projet d’une plus grande ampleur encore, puisqu’il s’intéresse cette fois-ci à tout un pays, le Santerre en Picardie, non loin du Beauvaisis cher à Pierre Goubert.

 

Le sous-titre de l’ouvrage ne doit pas induire le lecteur en erreur. Il ne s’agit pas d’une étude de la diffusion du café dans les campagnes, même si l’auteur l’évoque régulièrement comme un fil conducteur. Par exemple lorsqu’il présente l’intérieur des maisons picardes à partir des inventaires après-décès. Non, ce sous titre est surtout symbolique de la thèse largement alimentée par l’auteur, celle des changements qui affectent les campagnes au dernier siècle de l’Ancien Régime. Ici, nul village ne reste en effet immobile !

 

Entre les années 1950 et les années 1970, beaucoup d’Historiens parmi les plus grands – a commencé justement par Pierre Goubert - ont été encouragés à consacrer des années et des années d’un dépouillement ingrat à une monographie locale. Il s’agissait, tant en Histoire moderne qu’en Histoire contemporaine, parfois en Histoire médiévale, de couvrir le plus largement possible le territoire national et de fournir des matériaux quantitatifs à de futures synthèses. Cette tendance a ensuite eu parfois mauvaise presse. L’Histoire rurale de même que l’Histoire économique n’étaient plus à la mode au contraire d’une Histoire des représentations jugée plus noble et sans doute appuyée sur des sources plus faciles d’accès. Et bien, Hervé Bennezon n’a pas hésité à mettre les mains dans le charbon ou plutôt dans l’argile, dans la tourbe et dans la craie et il illustre parfaitement la renaissance de la discipline ainsi que le renouvellement profond de son questionnement. En effet, les sources consultées sont éminemment classiques, notamment les deux cents inventaires après décès et les nombreux inventaires mobiliers qu’il a consultés. Ceci confirme au passage – pour le lecteur qui ne serait pas familier de la méthode historique - que ce n’est pas tant le cadre géographique ou les archives qui font l’intérêt d’un sujet mais bien le traitement choisi par l’auteur à partir de sa propre personnalité. Hervé Bennezon est originaire du Santerre et cela se sent !

 

L’autre difficulté de ce genre de projet est la lassitude qui pourrait gagner le lecteur devant un plan finalement connu d’avance, la géographie locale, les notables, les pauvres, les métiers, le genre de vie, et surtout l’accumulation de détails. Les énumérations tirées des inventaires font en effet parfois penser à ceux de Jules Verne (autre Picard mais d’adoption). C’était justement la critique faite autrefois à ce genre d’ouvrage. Mais au contraire, le livre est porté par une forte ligne directrice, l’auteur ne se contente pas d’ouvrir puis de fermer des tiroirs, et par un style vivant qui donne une unité à l’ensemble. Les très nombreuses anecdotes rapportées par Hervé Bennezon donnent réellement vie aux sources sinon il est vrai un peu austères. On entre effectivement dans le quotidien des habitants du Santerre, parfois avec émotion, par exemple lorsque l’auteur évoque d’autres Bennezon qui ont vécu à l’époque.

 

Les chapitres qui se succèdent révèlent tous la même réalité. La topographie des villages, la démographie, l’organisation agricole, la sociologie ressemblent par bien des traits aux autres régions de la France du nord et le tableau qui est dressé de la misère rurale n’a rien de nouveau, ni de surprenant. L’évocation de la concentration des terres aux mains de quelques-uns, laïcs ou religieux, n’est certes pas nouvelle. L’évocation des métiers est également classique mais rares sont les auteurs qui sont allés jusqu’à ce degré de finesse dans la description ; d’autant que ceux-ci sont systématiquement remis en contexte. Loin d’être systématique, Hervé Bennezon montre notamment fort bien l’éventail des situations au sein de chaque métier ou de chaque groupe social. Une lecture rapide pourrait faire croire que rien ne change et pourtant tout change en permanence, par petite touche, par petits détail. Hervé Bennezon applique à l’Histoire la méthode des archéologues qui, revenant sur un site déjà exploité, passent les déchets de fouille au tamis.

 

Avant la Révolution, voire même dès l’époque de Louis XIV, le Santerre était déjà bien connecté avec « l’économie nationale ». Les échanges avec la Normandie, distante pourtant de près de 250 kilomètres, sont ainsi très fréquents. Les ruraux travaillent pour les marchés urbains et notamment pour celui de Paris. Les habitants voyagent, ils migrent – beaucoup plus qu’on ne le croyait – et des liens sont conservés avec le « pays ». Et puis le Santerre est un gros fournisseur de soldats. Des étrangers venus d’autres provinces ou même d’autres nations passent et s’établissement. Plus qu’un monde de structures, l’ouvrage d’Hervé Bennezon révèle un monde de circuits et de réseaux.

 

Par contact, par infusion, la nouveauté gagne ce pays. Elle arrive par le haut, à travers les élites et depuis les châteaux, qui connaissent une remarquable renaissance au siècle des Lumières, mais aussi par le bas, justement en raison de la mobilité des plus humbles. La mode d’abord, puisqu’on apprend que les manouvriers et leurs femmes de la fin du XVIIIe siècle étaient mieux habillés que les laboureurs du siècle précédent. Les innovations agricoles passionnent (charrues plus efficaces, prairies artificielles, pommes de terre) même si bien sûr leur usage n’est pas encore universel. De nombreux petits objets de la vie quotidienne tendent aussi à se répandre : fourchettes, horloges, cafetières etc. Les goûts aussi visiblement se transforment ; derrière la sèche évocation de la vie matérielle se cache aussi une Histoire des mentalités. Ces mentalités évoluent et préparent les habitants à s’engager à plein (déjà comme soldats et comme volontaires) dans la tourmente révolutionnaire. On comprend mieux comment les réalités locales et l’ouverture ce petit territoire au monde ont pu préparer le jeune Gracchus Babeuf (et ailleurs sans doute d’autres révolutionnaires).

 

Au bilan, la question que pose cet ouvrage et celui de la reproductibilité du modèle. Le Santerre est-il un petit pays relativement en avance ou particulièrement ouvert au changement ou bien la méthode proposée par Hervé Bennezon – guetter les détails – appliquée ailleurs révèlerait des résultats proches. Le Lorrain qui écrit ces lignes rêverait d’une synthèse équivalente pour les pays de la Meuse, de la Meurthe ou de la Moselle ! Le tableau que l’on dresse de la France d’Ancien Régime est-il affaire de sources et de méthodologie ou une affaire de perspective. L’Histoire des années 1950-1970 s’est en effet surtout intéressée à des grandes masses, la démographie historique ou les systèmes de production. Même dans le domaine de la religion ou des « mentalités », la description s’est appuyée consciemment ou non sur les mêmes concepts empruntés aux courants de pensée alors dominants (marxisme, structuralisme…), d’où des schémas très caricaturaux et répétitifs : dominants – dominés, culture des élites – culture populaire etc. La méthode d’Hervé Bennezon apporte une finesse qui permet de compléter et souvent de relativiser ce que l’on croyait savoir !

 

 

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