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Article de Frédéric Schwindt (Nancy-Metz), publié sur son blog en octobre 2013

 

Hervé Bennezon, La Vie en Picardie au XVIIIe siècle. Du café dans les campagnes, Les Indes savantes, Coll. La Boutique de l’Histoire, 2012, 398 pages, 29 euros.

 

Hervé Bennezon, membre du Centre de Recherche Espace, Sociétés, Culture de l’Université de Paris-13, s’est fait connaître il y a quelques années pour une thèse de doctorat remarquée sur Montreuil sous Louis XIV, un village à l’ombre de Paris (Les Indes savantes, 2009). Il récidive aujourd’hui avec un projet d’une plus grande ampleur encore, puisqu’il s’intéresse cette fois-ci à tout un pays, le Santerre en Picardie, non loin du Beauvaisis cher à Pierre Goubert.

 

Le sous-titre de l’ouvrage ne doit pas induire le lecteur en erreur. Il ne s’agit pas d’une étude de la diffusion du café dans les campagnes, même si l’auteur l’évoque régulièrement comme un fil conducteur. Par exemple lorsqu’il présente l’intérieur des maisons picardes à partir des inventaires après-décès. Non, ce sous titre est surtout symbolique de la thèse largement alimentée par l’auteur, celle des changements qui affectent les campagnes au dernier siècle de l’Ancien Régime. Ici, nul village ne reste en effet immobile !

 

Entre les années 1950 et les années 1970, beaucoup d’Historiens parmi les plus grands – a commencé justement par Pierre Goubert - ont été encouragés à consacrer des années et des années d’un dépouillement ingrat à une monographie locale. Il s’agissait, tant en Histoire moderne qu’en Histoire contemporaine, parfois en Histoire médiévale, de couvrir le plus largement possible le territoire national et de fournir des matériaux quantitatifs à de futures synthèses. Cette tendance a ensuite eu parfois mauvaise presse. L’Histoire rurale de même que l’Histoire économique n’étaient plus à la mode au contraire d’une Histoire des représentations jugée plus noble et sans doute appuyée sur des sources plus faciles d’accès. Et bien, Hervé Bennezon n’a pas hésité à mettre les mains dans le charbon ou plutôt dans l’argile, dans la tourbe et dans la craie et il illustre parfaitement la renaissance de la discipline ainsi que le renouvellement profond de son questionnement. En effet, les sources consultées sont éminemment classiques, notamment les deux cents inventaires après décès et les nombreux inventaires mobiliers qu’il a consultés. Ceci confirme au passage – pour le lecteur qui ne serait pas familier de la méthode historique - que ce n’est pas tant le cadre géographique ou les archives qui font l’intérêt d’un sujet mais bien le traitement choisi par l’auteur à partir de sa propre personnalité. Hervé Bennezon est originaire du Santerre et cela se sent !

 

L’autre difficulté de ce genre de projet est la lassitude qui pourrait gagner le lecteur devant un plan finalement connu d’avance, la géographie locale, les notables, les pauvres, les métiers, le genre de vie, et surtout l’accumulation de détails. Les énumérations tirées des inventaires font en effet parfois penser à ceux de Jules Verne (autre Picard mais d’adoption). C’était justement la critique faite autrefois à ce genre d’ouvrage. Mais au contraire, le livre est porté par une forte ligne directrice, l’auteur ne se contente pas d’ouvrir puis de fermer des tiroirs, et par un style vivant qui donne une unité à l’ensemble. Les très nombreuses anecdotes rapportées par Hervé Bennezon donnent réellement vie aux sources sinon il est vrai un peu austères. On entre effectivement dans le quotidien des habitants du Santerre, parfois avec émotion, par exemple lorsque l’auteur évoque d’autres Bennezon qui ont vécu à l’époque.

 

Les chapitres qui se succèdent révèlent tous la même réalité. La topographie des villages, la démographie, l’organisation agricole, la sociologie ressemblent par bien des traits aux autres régions de la France du nord et le tableau qui est dressé de la misère rurale n’a rien de nouveau, ni de surprenant. L’évocation de la concentration des terres aux mains de quelques-uns, laïcs ou religieux, n’est certes pas nouvelle. L’évocation des métiers est également classique mais rares sont les auteurs qui sont allés jusqu’à ce degré de finesse dans la description ; d’autant que ceux-ci sont systématiquement remis en contexte. Loin d’être systématique, Hervé Bennezon montre notamment fort bien l’éventail des situations au sein de chaque métier ou de chaque groupe social. Une lecture rapide pourrait faire croire que rien ne change et pourtant tout change en permanence, par petite touche, par petits détail. Hervé Bennezon applique à l’Histoire la méthode des archéologues qui, revenant sur un site déjà exploité, passent les déchets de fouille au tamis.

 

Avant la Révolution, voire même dès l’époque de Louis XIV, le Santerre était déjà bien connecté avec « l’économie nationale ». Les échanges avec la Normandie, distante pourtant de près de 250 kilomètres, sont ainsi très fréquents. Les ruraux travaillent pour les marchés urbains et notamment pour celui de Paris. Les habitants voyagent, ils migrent – beaucoup plus qu’on ne le croyait – et des liens sont conservés avec le « pays ». Et puis le Santerre est un gros fournisseur de soldats. Des étrangers venus d’autres provinces ou même d’autres nations passent et s’établissement. Plus qu’un monde de structures, l’ouvrage d’Hervé Bennezon révèle un monde de circuits et de réseaux.

 

Par contact, par infusion, la nouveauté gagne ce pays. Elle arrive par le haut, à travers les élites et depuis les châteaux, qui connaissent une remarquable renaissance au siècle des Lumières, mais aussi par le bas, justement en raison de la mobilité des plus humbles. La mode d’abord, puisqu’on apprend que les manouvriers et leurs femmes de la fin du XVIIIe siècle étaient mieux habillés que les laboureurs du siècle précédent. Les innovations agricoles passionnent (charrues plus efficaces, prairies artificielles, pommes de terre) même si bien sûr leur usage n’est pas encore universel. De nombreux petits objets de la vie quotidienne tendent aussi à se répandre : fourchettes, horloges, cafetières etc. Les goûts aussi visiblement se transforment ; derrière la sèche évocation de la vie matérielle se cache aussi une Histoire des mentalités. Ces mentalités évoluent et préparent les habitants à s’engager à plein (déjà comme soldats et comme volontaires) dans la tourmente révolutionnaire. On comprend mieux comment les réalités locales et l’ouverture ce petit territoire au monde ont pu préparer le jeune Gracchus Babeuf (et ailleurs sans doute d’autres révolutionnaires).

 

Au bilan, la question que pose cet ouvrage et celui de la reproductibilité du modèle. Le Santerre est-il un petit pays relativement en avance ou particulièrement ouvert au changement ou bien la méthode proposée par Hervé Bennezon – guetter les détails – appliquée ailleurs révèlerait des résultats proches. Le Lorrain qui écrit ces lignes rêverait d’une synthèse équivalente pour les pays de la Meuse, de la Meurthe ou de la Moselle ! Le tableau que l’on dresse de la France d’Ancien Régime est-il affaire de sources et de méthodologie ou une affaire de perspective. L’Histoire des années 1950-1970 s’est en effet surtout intéressée à des grandes masses, la démographie historique ou les systèmes de production. Même dans le domaine de la religion ou des « mentalités », la description s’est appuyée consciemment ou non sur les mêmes concepts empruntés aux courants de pensée alors dominants (marxisme, structuralisme…), d’où des schémas très caricaturaux et répétitifs : dominants – dominés, culture des élites – culture populaire etc. La méthode d’Hervé Bennezon apporte une finesse qui permet de compléter et souvent de relativiser ce que l’on croyait savoir !

 

 

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© Hervé Bennezon